________Elle faisait face aux grilles, maintenant. Mécaniquement, elle fit ce que firent tous les parents autour d'elle, paralysés comme elle : elle plaqua la gamine contre ses jambes, derrière elle. Tirer un voile sur le spectacle, former un rempart contre l'horreur.
________De l'autre côté du voile, par-delà le métal, dans un monde irréel, il y avait un homme. Et du sang. Et de la chair, des lambeaux, encore du sang. La femme décomposa la scène en une succession d'éléments sans pouvoir établir un lien entre eux – sans supporter qu'il pût y en avoir un. Son regard passait d'un animal à un fragment de tissu, d'un rocher éclaboussé à un visage. Ce n'est pas possible, murmura-t-elle dans un souffle.
________Le visage de l'homme : c'est ce qui la précipita dans l'insoutenable réalité – ce qui la vida de son propre sang. La bouche ouverte de l'homme, le hurlement de l'homme qu'elle n'entendait pas, bloqué dans la gorge ouverte, perdu dans le bouillonnement, les yeux – bleu glacier cerclé de sang – de l'homme qui roulaient, les muscles du cou de l'homme tendus à se rompre.
________Alors ce fut une avalanche d'image, un film d'épouvante. Les mâchoires qui déchirent, d'autres qui s'acharnent sur une jambe, les tendons qui résistent – une jambe humaine, seigneur ! -, le torse lacéré, des gueules sanguinolentes, des pelages empourprés.
________Et ce regard fou de douleur, encore conscient, qui semble chercher dans la foule et qui oblige, enfin, à détourner le sien.
________Sa tête bourdonne, vacille, son estomac se tord, ses oreilles lui font mal, elle se retourne, prend l'enfant dans ses bras, l'enfant terrifiée, bouche bée. Elle comprend enfin ce qui lui vrille les tympans, c'est le cri des enfants, des femmes, des hommes, le cri ininterrompu de sa propre fille.



